Nouvelles mobilités ? Vive la grève !

La grève révèle le banal, le meilleur et le pire des mobilités. La grève rappelle d’abord notre besoin irréductible de mobilité. La grève fait la démonstration – si besoin en était – que les technologies de communication à distance ne sauraient se substituer à la rencontre physique. Mais la grève souligne aussi cruellement les limites d’une offre qu’on ne perçoit pas toujours en temps normal, tellement nous y sommes habitués.

Commencons par le pire. Ainsi, si vous cheminez dans Paris ces jours-ci à l’heure des sorties de bureau, vous plongez dans le far west ! Tout est permis ou plutôt, les règles de circulation tombent, mais aussi les règles élémentaires de civilité. Il n’y a plus de couloirs de bus puisque tout le monde les emprunte. Il n’y a plus de feux quand le carrefour commence à se congestionner. Chacun grignote les quelques millimètres de macadam qui le rapproche de l’autre côté du carrefour, mais contribue ce faisant à l’inéluctable foutoir. Il n’y a plus ni priorité, ni urbanité, ni civilité. C’est chacun pour soi dans un monde de brutes. On s’écrase au sens étymologique. Hier juste à côté de moi, un homme à scooter hurlait parce qu’une voiture lui écrasait les pieds. Notre automobiliste, ouvrant d’un doigt négligeant sa vitre, lui a répondu : « Je n’y suis pour rien, c’est la faute de la ratp ! » Cocasse, non ? de se dégager de sa responsabilité sur le service public. Comme s’il n’y avait pas de règles élémentaires de convivialité. Mais il ne faut pas se leurrer, ce qui se passe durant la grève n’est que l’exacerbation de ce qu’on observe dans d’autres conditions. Par exemple, la cohabitation entre les vélos et les piétons ou celle entre les vélos et les voitures est mal régulée même en temps ordinaire faute d’espace. Si l’espace existe, alors on peut envisager de partager des règles de civilité, voire à en élaborer de nouvelles. Quand l’espace manque, chacun tente de s’en approprier une partie – grève ou pas grève ! Ca, c’est pour le chapitre noir.

Mais il y a des choses plus positives dans cette grève. Nous ne disposons pas de chiffres, mais il semble que les salariés développent une capacité très forte à trouver des solutions face aux carences de transports en commun. C’est d’abord bien entendu Vélib’ qui n’a pas attendu la grève pour que les citadins se l’approprient sous des formes diverses. Vélib’ est intéressant, car il crée un genre inédit de déplacement. C’est ce qu’avec un géographe, Luc Gwiazdzinski, nous avons appelé « l’individuel en partage », ou encore le « transport collectif-individuel ». Nous ne nous rendons pas compte après quatre mois de fonctionnement de Vélib’ à quel point ce vélo a transformé notre vision du vélo. Hier cantonné à l’appellation « mode doux » pour quelques écolos en mal de verdure, le vélo est devenu un « mode actif », un mode de déplacement à part entière, au même titre que la voiture ou le métro … ou la marche, largement mise à contribution dans ces périodes difficiles. Pour certains, le vélo n’est même plus une alternative, c’est devenu le mode majeur de déplacement, malgré ses nombreuses difficultés. La grève en a encouragé l’usage. Il faut s’attendre à ce que cela développe de nouvelles pratiques et encourage encore la banalisation du vélo, en libre-service ou non. Cela facilitera aussi l’introduction de la voiture en partage, puisque l’idée est la même que celle de vélib’ … en (beaucoup) plus cher, mais les usagers verront vite aussi les bénéfices (de temps et d’argent gagnés).

Bertand Delanoë, lors d’une réunion électorale a annoncé que ses services travaillent à développer les deux-roues électriques à Paris dans une formule en partage et qu’il compte « développer la diversité des modes de déplacements ». Il a rappelé travailler à un système de deux mille voitures « non polluantes en libre service ». On retrouve là deux idées fondatrices des nouvelles mobilités : l’éco-responsabilité et le partage. Ce sont les deux seuls leviers dont nous disposons pour tenter de résoudre la formidable contradiction que nous avons à gérer : servir plus de mobilité en secrétant moins de séquelles environnementales. Cela suppose néanmoins un passage obligé, l’information. On ne peut mettre en place ces nouvelles mesures sans veiller à ce qu’elles aient la visibilité nécessaire, une des conditions élémentaires de leurs usages.

Justement, la puissance de l’information est l’autre fait notable de cette grève. Hier, en temps de grève, tout était paralysé parce qu’on ne savait rien d’éventuelles solutions et les opérateurs ne mettaient pas en place de solutions, parce qu’ils ne savaient pas les communiquer. Aujourd’hui, le voyageur a les moyens de chercher la solution, si solution il y a – et l’opérateur peut envisager de mettre en place des solutions, si ressources il y a, parce qu’il dispose de systèmes d’informations massifiés et en temps réel. On assiste à une optimisation des ressources de déplacement, une forme de « yield management » poussée à l’extrême, puisque bien entendu, souvent il sera impossible d’accueillir tous ces voyageurs. Si cela ne résout pas tout et de loin, ces systèmes agissent comme des formes d’amortisseurs des grèves, diminuant d’autant les ressentiments des uns et des autres.

Si cela doit contribuer à promouvoir ces nouvelles idées, alors vive la grève !

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novembre 20, 2007. Chronos, collectif/individuel, Empowerment, Navigation.

One Comment

  1. loichay replied:

    Sur le rôle des outils web 2.0 en cas de grève, voici un avis contradictoire : http://blip.tv/file/482874/

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